IL DISAIT...
   UN PASSEUR POUR NOTRE TEMPS

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NOSTALGIE D'UNE VOIX  HOMMAGE AU RAV LÉON ASKENAZI

par Rachel ISRAËL

Le rabbin Léon Askénazi ayant dédié sa vie à l'enseignement, a eu d'innombrables élèves, à la fois formés au meilleur de la culture européenne et attachés au patrimoine du judaïsme, - quasiment une génération entière de Juifs français ou francophones et même, semble-t-il, beaucoup d'entre la deuxième génération ! Il en eut dans les trois pays qui jalonnèrent son existence, en Algérie, en France, et en Israël. Aussi, lorsqu'il alla récemment, selon la belle expression biblique, dormir avec ses pères, y eut-il abondance d'articles lui rendant hommage, l'évoquant, rapportant des rencontres et des échanges entre lui et les auteurs. Pour ma part, comme je n'ai pas été l'une de ses élèves et ne l'ai approché que tardivement ici, à Jérusalem, j'ai jugé n'avoir aucune note originale à ajouter à cette symphonie des souvenirs, et je me suis contentée d'y vibrer intérieurement.

Par ces quelques lignes qui m'ont été demandées, je voudrais témoigner, simplement et sincèrement, de ce que m'apporta cette haute figure du judaïsme de ce siècle, dont la pesanteur de l'absence permet de mesurer a contrario combien sa présence allégeait, en la spiritualisant, la vision du monde.

Cette métaphore n'en est qu'une apparemment. Il est évident que, comme tout un chacun, j'ai toujours apprécié d'entendre ses conférences et de lire les comptes-rendus qui en étaient rédigés, mais c'est quand les événements de l'histoire que nous vivons au présent me troublaient, me désorientaient, ébranlaient mes repères de cohérence, que je me tournais vers le Rav Askénazi. Et chaque fois, il m'a donné, non une parole lénifiante déniant l'âpreté de la réalité, non un savant discours conventionnel visant à inhiber mes interrogations, ni non plus une réponse immédiate et magique à la question posée, mais des éléments de réflexion jusque-là inaperçus et pourtant d'une étonnante pertinence, qui transformaient soudain tout le système de la problématique. Je me sentais un peu comme quelqu'un qui se serait affolé en se croyant enfermé dans une pièce qu'envahit l'obscurité du soir, et soudain une main ouvre la porte jusque-là invisible, et apparaît, non seulement la lumière du dehors, mais tout un vaste paysage alentour. C'était la perspective qui changeait, et qui changeait radicalement puisqu'y prenait place la quatrième dimension, celle de l'Histoire d'Israël proprement dite. Ce maître ne savait pas seulement enseigner au sens de transmettre son immense savoir, toutes les données indispensables à l'exercice du raisonnement : il reliait, en talmudiste authentique, les données éparpillées dans les textes, les mémoires, les expériences, et l'ordre parfois pour moi totalement inédit, qu'il leur imprimait les remettaient sur les rails du sens. Rien n'était rendu transparent, l'énigme du destin d'Israël demeurait tout aussi imposante, mais des points de lumière se mettaient à courir le long de lignes puisées au fond des temps, au fond des textes, et qui atteignaient au vécu quotidien. Et l'actualité des journaux devenait, en un flash qui court-circuitait la durée et réconciliait l'esprit avec les faits, l'actualité d'Abraham ou celle de Jacob, et ce qui venait d'arriver hier sonnait en écho d'une paracha, non par l'artifice d'une superstition ou la déformation d'une signification, mais au contraire par le recours le plus direct à l'intention commune du texte et de l'événement. Il y avait comme un avivement des perceptions spirituelles qui rendait possible la saisie de causalités auparavant aveuglées.

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C'est pourquoi, j'y insiste, le Rav Askénazi ne fut pas seulement une référence, c'est-à-dire une source du savoir, un messager de la transmission, mais surtout une présence, une voix qui, très talmudiquement aussi, ajoutait vraiment de la nouveauté, des points d'optique situés dans la contemporanéité, au grand édifice des sens de la Tradition. Même ne faire que le pressentir était déjà rassurant, conjurait le doute, le désordre de l'absurdité, l'angoisse devant ce qui met en échec la compréhension. Plus encore : pour moi, la singularité du Rav Askénazi fut qu'il sut, non pas utiliser parallèlement la culture juive et la culture philosophique occidentale, ou les confronter, ou les mêler, — ce qui se fait souvent — mais expliciter, éclairer, développer le judaïsme selon les catégories mentales, et les signifiants de la pensée occidentale dont, objectivement parlant, nous sommes issus et structurés, et ce, sans déformer la culture juive, sans l'amputer, sans la traduire, mais au contraire en nous y ramenant constamment comme à l'orient de notre quête. L'effet paradoxal de ce passage de la pensée juive par la grille philosophique, ontologique et éthique, qui est logos, discours de l'universel humain, ce fut sa désaliénation, que Léon Askénazi appelait retour à l'hébraïsme. L'idée en est que, revenu sur sa terre au sortir de l'exil, l'homme juif redevient l'Hébreu d'avant ses aliénations diasporiques. Il renoue avec la complétude d'un vécu, collectif et subjectif, plein, total, dynamique, en devenir, tant spirituel qu'existentiel. Existentiel, oui, car, autre singularité, le Rav Askénazi s'adressait aussi au cœur, c'est-à-dire au niveau émotionnel de la psyché, aux douleurs, aux espoirs, aux découragements et aux enthousiasmes, aux colères, aux joies, aux lourdeurs et aux élans. Mais surtout, il fut de ceux qui ne se contentèrent pas de commenter ou de soutenir de loin la réalisation du sionisme : il en fit un événement de sa vie, montrant ainsi par l'exemple comment l'individu juif peut mettre en acte ses choix spirituels et moraux, et assumer sa part de l'Histoire de son peuple.

Sans doute est-ce pourquoi il fut un si grand orateur, qui savait qu'à l'écrit manquent la voix, l'intonation, le rythme, le souffle, tous ces paramètres sensoriels de la verbalisation qui, dans le phénomène de la communication, tissent des fils entre les intériorités des interlocuteurs et amplifient le sens qui circule entre eux. Comme les maîtres du Talmud et du 'hassidisme, il privilégia, je crois, l'oral, probablement à cause de ce lien qu'il pose dans l'épaisseur de la relation. Peut-être aussi pensait-il que la parole reprise par celle des élèves, des auditeurs, du public, demeure plus vive, plus ouverte, plus disponible, plus féconde que celle que l'écriture fixe et parfois fige. La maladie qui l'emporta pourrait symboliser cet entier investissement de son souffle dans le don de la parole, dans la spiritualité du dire, dans la rencontre dialoguée, au détriment de la banale respiration du corps. Cependant, le projet de certains de ses plus proches élèves de rassembler et transcrire les enregistrements et les notes issus de ses multiples cours et conférences afin de les joindre à la compilation de ses articles, apparaît comme indispensable en ce qu'il garantira la sauvegarde de l'authenticité, de l'originalité, de la richesse, de l'ampleur et de la profondeur d'une pensée qui, à l'époque cruciale de la concrétisation des aspirations sionistes, sut exprimer l'essence d'Israël, s'en laissa saisir, et qui déjà y prit sa place.

Mais il n'en reste pas moins que pour moi, le Rav Askénazi est une voix qui s'est tue et dont, aux heures si souvent tourmentées que traverse notre pays, notre peuple, je ressens déjà le manque et la nostalgie...

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