NOSTALGIE D'UNE VOIX
   IL DISAIT...

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UN PASSEUR POUR NOTRE TEMPS


par Jeanne VASSAL

Paris. Un après-midi pluvieux de décembre 1979. La grande salle du centre Rachi est comble. Manitou fait une conférence, dans le  cadre de son séminaire sur Hanouka. Thème : Conscience grecque et conscience juive. Jean et moi, nous sommes là « comme par hasard »  : le nom du Rav Léon Askénazi est inconnu du cercle des « Juifs tout à fait français »  – c'est-à-dire totalement déjudaïsés et assimilés – où nous évoluons. Une amie, cependant, au détour d'une conversation, nous a conseillé quelques jours plus tôt d'aller écouter « un prophète qui vient de Jérusalem ». Un prophète ? Nous sommes curieux mais réticents, sur la défensive : comment peut-on être un prophète et porter un nom de totem scout ?

Le silence se fait. Une silhouette noire apparaît sur l'estrade. Nerveuse. Tendue. Puis la voix de Manitou s'élève, chaude, amicale, colorée d'un léger accent « pied-noir » . Un style sobre, presque pudique, qui habille d'humour des propos à donner le vertige. Un discours moderne, accessible, nourri de toutes les richesses de la pensée occidentale, mais qui – à l'évidence – véhicule une Parole venue de très loin, de très haut, une Parole littéralement portée, « traduite »  par cette voix. Par cet homme en noir qui porte un si curieux surnom.

Sans emphase, sans grandiloquence, avec une précision quasi-scientifique, le Rav Léon Askénazi cite, commente, compare, explique, argumente. Éblouis, nous découvrons ce qu'est vraiment l'« enseignement oral », transmis par un grand maître, dans la pure Tradition hébraïque : un enseignement vivant, jaillissant, qui procède par associations d'idées, par rebondissements, par « parenthèse dans la parenthèse », et où les thèmes les plus complexes s'épanouissent, se combinent, s'harmonisent en un ensemble d'une incroyable richesse et d'une cohérence parfaite. Les notions les plus difficiles deviennent alors claires. Non pas simples ou simplistes. Mais épurées, lumineuses. Comme éclairées de l'intérieur.

Nous écoutons, fascinés, cette voix qui, au fil des mots, remet littéralement le texte biblique en perspective, lui redonne son relief prodigieux, le décape et le restaure, révélant l'insondable splendeur que la « crasse »  accumulée dans notre subconscient par deux mille ans d'exil ne nous permettait plus d'apercevoir. Par la puissance de ce commentaire, Abraham, Itzhak et Jacob cessent d'être ces personnages familiers, ces « voisins de palier »  auxquels nous a habitués la pensée chrétienne, nivelante et réductrice, pour retrouver la plénitude de leur identité de Patriarches, pour redevenir les formidables hérauts du Dieu Un, affrontant le paganisme de l'Antiquité, un paganisme terrifiant, capable de ressurgir, intact et effroyable, au cœur de l'Europe civilisée du XXe siècle.

Durant deux heures, Manitou analyse, compare et oppose, en un combat millénaire et combien actuel, « conscience grecque et conscience juive ». Au terme de cette confrontation, la mythologie grecque sort grandie et la conscience juive, victorieuse, non par un artifice d'orateur, mais parce que la Tradition hébraïque s'impose peu à peu à nous, comme une évidence absolue. La conférence se termine. Un long silence précède les applaudissements. Comme si les participants hésitaient : n'est-il pas incongru d'applaudir la Parole ?

Jean et moi, nous nous regardons. Nous savons que cet après-midi vient de bouleverser notre vie. Désormais, tous nos emplois du temps vont s'organiser autour des séminaires et des cours donnés par Manitou, au centre Rachi d'abord, puis lorsque nous aurons fait notre aliyah, à Mayanot et au Centre Yaïr de Jérusalem. Car l'enseignement de Manitou a réussi l'incroyable, l'inconcevable : nous faire abandonner ce paysage français auquel nous nous identifiions tant, nous faire quitter cette culture française qui a modelé notre pensée, notre conscience. Nous faire passer d'une rive à l'autre, d'un système de référence à un autre. Lekh Lekha.

Et c'est en cela que Manitou est l'Hébreu, par essence, par définition. L'Hébreu, Ha'Ivri : celui qui, non seulement, « passe de l'autre côté », mais qui aussi « fait passer de l'autre côté ». Le Passeur hébreu, antithèse de ces passeurs mythiques des grandes civilisations païennes de l'Antiquité – l'Égypte, la Grèce, Rome –, toujours chargés d'accompagner l'âme humaine du domaine de la vie au royaume de la mort. Le Passeur hébreu, celui dont la mission est de faire passer l'homme, de la mort à la vie, et le peuple juif, de l'obscurité à la lumière de la Thora, de l'exil parmi les nations, à la Rédemption sur la Terre d'Israël.

Le Rav Léon Askénazi – que son souvenir soit une bénédiction pour nous tous – est de la lignée de ces grands Passeurs hébreux : Abraham, Moïse, Josué, Ezra, le Rav Kook. Pour nos générations meurtries, laminées par la Shoah, dissoutes par l'ignorance et l'assimilation, son enseignement – tel qu'il résonne en tous ceux qui ont eu le privilège de l'entendre – est comme vectorisé, tendu, sous-tendu par la certitude absolue que le peuple d'Israël ne peut pleinement accomplir sa Mission – dévolue par le Créateur – que sur sa Terre, Erets Israël ; et que l'enjeu de cette mission à laquelle Manitou nous pressait – nous presse – de participer, à son exemple, est décisif non seulement pour une génération ou pour un peuple, mais pour l'ensemble de la création.
 

Article paru dans l'édition française du Jerusalem Post, 20-26 novembre 1996

Jeanne Vassal, auteur de méthodes d'enseignement du français, ancien expert de l'OCDE, fondatrice, en France de l'IFAG (Institut de formation alternée à la gestion), vit à Jérusalem.
 

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