À la mémoire du
professeur André Néher, Manitou avait choisi de dédier une courte étude sur la
notion de Hidouch, le renouvellement de sens, si cher à la tradition qu’elle
affirme que : « Il n’y a pas d’étude – au sens véritable du terme –
sans Hidouch ».
Il faisait
remarquer alors que l’on ne renouvelle que ce qui existe déjà, mais « il
y’a nécessité de mise au point de vocabulaire lorsqu’on se situe à une étape
particulière de l’histoire de la pensée. »
À la lumière de
l’analyse de Manitou, nous tenterons de montrer en quoi son enseignement et son
engagement ont été un véritable Hidouch pour les générations qui ont eu la
chance de le connaître.
La première caractéristique d’un Hidouch est sa profondeur.
Manitou va utiliser une analyse de Gabriel Marcel, pour définir
« profondeur » comme étant « ce qui est à la fois très proche et
très éloigné ». Et, suivant sa méthode, il va donner un certain nombre
d’exemples. Tout d’abord un exemple simple cité du Talmud : « L’idole
est à la fois très proche (on peut la toucher, on peut la voir) et très
éloignée (elle ne répond pas à nos demandes)alors qu’à l’inverse Dieu est très
éloigné (difficilement atteignable, plus on se rapproche, plus il semble
s’éloigner), mais très proche (il entend nos prières). C’est un peu la
différence entre le fini et l’infini. Manitou cite alors l’enseignement du Rav
Kook qui explique le terme « Haqadoch Baroukh hou » qui désigne Dieu
comme étant à la fois Qadoch – séparé – Baroukh – porteur
de bénédiction – donc très proche. Résumant tout ceci, Manitou explique que la
profondeur relève à la fois de l’Immanence et de la Transcendance en remarquant
que l’islam a mis particulièrement l’accent sur la Transcendance alors que le
christianisme focalise sur l’Immanence. « Toutes les exceptions étant
possibles, il ne s’agit que d’une analyse typologique » comme il aimait à
le répéter. Et comme pour illustrer cette notion avec les exemples de tous les
jours, Manitou nous cite le commentateur par excellence ; Rachi. Le commentaire
de Rachi n’est que profondeur, il parle à tout le monde, du plus petit enfant
qui déchiffre le texte de la Thora, aux plus grands des Talmidé Hahamim qui
découvrent les subtilités du texte les plus inattendues, à travers le
commentaire de Rachi.
Pris par le
temps, comme cela lui arrivait souvent pendant ses cours, tant il avait à dire
et à apporter sur chaque point, Manitou va aller plus rapidement dans l’analyse
des deux autres caractéristiques d’un Hidouch.
Un Hidouch doit
être fécond. Par fécondité, nous apprenons à travers le récit de la
Thora que la fécondité c’est être capable de donner naissance à l’autre.
Pourquoi demande le Talmud les rabbins sont-ils comparés à l’arbre ? Parce
qu’un morceau de bois peut être à l’origine d’un incendie. On y met une
allumette et c’est un brasier qui s’enflamme. Et ici encore Manitou va utiliser
le vocabulaire de la Qabbala pour illustrer son propos : Imaginons un
rayon de lumière incident (Or Yachar) qui va frapper un miroir. Ce rayon se
réfléchit (Or Hozer) et le rayon réfléchi va avoir une intensité lumineuse
double par rapport au rayon incident. Le Or Hozer : c’est le Hidouch. Et
Manitou de conclure avec un sourire en coin : « c’est là une autre
dimension de la notion de réflexion ! »
Enfin, un Hidouch
doit être désintéressé : « Thora lichmah ». Le désintéressement,
c’est être au service de la Thora et non se servir de la Thora pour faire un
doc-torat ! Et Manitou de dire à propos de désintéressement, « ou on
comprend tout de suite ou alors il faut en parler des heures ». Voilà en
raccourci mais assez fidèlement je crois, l’analyse que Manitou dédiait à André
Néher (לז), mais les élèves ou les auditeurs quelque
peu habitués à Manitou ne pourront qu’être saisis par la convergence de ces
analyses vers le type d’enseignement auquel il nous avait habitués.
Si la profondeur
se caractérise par le paradoxe du « proche et éloigné à la fois », on
ne peut que constater, dans un premier temps, le caractère abordable, très
tangible de l’enseignement de Manitou.
J’aurais tendance
à dire que cette proximité, c’est d’abord l’humour omniprésent dans les cours
de Manitou. De la citation ou du jeu de mots subtils, au calembour
populaire – en français, arabe ou hébreu – Manitou aimait rire,
et de faire rire. D’un rire communicatif, non retenu, franc, presque un rire
d’enfant, il pouvait rire cent fois de la même blague ou de la même
« astuce », avec autant de ferveur et d’intensité que la première
fois. Il adorait faire découvrir l’humour du texte ou des commentaires. On se
souvient de son éternelle question sur le premier Rachi de la Thora :
« Pour une fois que le livre débute « au commencement », on se
demande pourquoi ? ». Ou encore, pour décrire l’humour des rabbins
dans leur causticité, il citait un maître qui, voulant stigmatiser la
médiocrité, disait : « C’est profondément superficiel ». C’est
lui qui avait expliqué les trois lettres mystérieuses que l’on trouve en
exergue des premières éditions du Choulhan Arouh : alef-tav-chin. Ces
lettres forment l’acrostiche de « Al Téhi Choté », littéralement ne
sois pas fou : tu vas ouvrir le code, ne sois pas assez fou pour te
prendre au sérieux ! Ne manque pas d’humour. Il avait l’habitude de
dire : » Lorsque deux rabbins se rencontrent, il faut qu’ils éclatent
de rire. Et… s’ils ne rient pas ? C’est que ce ne sont pas des
rabbins ! »
Rabbins pour
lesquels Manitou avait beaucoup de respect et de…lucidité.
On se souviendra
qu’à Montréal, des rabbins de différentes origines avaient fait pression pour
que nous annulions le débat avec Pauline Bèbe, la première « femme
rabbin » en France. Consulté sur la question Manitou avait répondu
« C’est normal qu’ils ne soient pas d’accord, eux ce sont des rabbins et
vous… vous êtes des éducateurs ».
L’Éducateur :
C’est Manitou. D’abord à Orsay, l’école de Formation de Cadres. Il fallait un enseignant qui parle et touche les
jeunes, du niveau bachot d’abord, et on se souvient des leçons de Manitou comme
un véritable pendant des cours de philosophie et de littérature, synthèse de
« Lagarde & Michard » et du manuel de philo, très souvent réunis
au goût de la tradition et par la tradition. Tous ses élèves se souviennent de
la lecture du proverbe « C’est l’exception qui confirme la règle ».
Et Manitou d’objecter « Mais… la règle de la règle, c’est qu’elle ne
supporte pas d’exception ! Alors, comment comprendre ? Lorsque
la règle s’applique dans les cas exceptionnels, alors seulement elle est
confirmée ». Du Midrach sur les proverbes français !
L’Éducateur qui a
passé sa vie à créer et animer des centre éducatifs, le CUEJ, Mayanot, Yaïr,
avec les revues Targoum et Ki Mitsion.
Et à partir du
caractère simple de son approche du
Texte, Manitou nous entraînait tranquillement vers des profondeurs
inattendues, insoupçonnées et
délicieusement révélatrices. Son cours d’historiosophie est un régal dans le
style « contes et légendes philosophiques » sur le thème typologique.
L’unité du Texte que Manitou faisait ressortir rendait compte de la dimension
de profondeur véhiculée par l’histoire, au-delà de sa simplicité apparente.
Rassurant aussi
était cet enseignement qui nous parle, à nous Juifs nord-africains ou Français
en voie de devenir Hébreux, à nous Juifs face aux musulmans, aux chrétiens, à
la guerre du Golf, au monde entier : « L’ONU ne s’occupe que d’Israël ».
Et du coup, tous les complexes que l’on aurait pu ressentir devant la caducité
de la tradition, se dissipent.
Proche et
lointain : on retrouve cette
bipolarité dans la précision et la minute du vocabulaire. Ces mots de tous les
jours, presque galvaudés, et pourtant si riches dans ce qu’ils véhiculent par
leur étymologie grecque, latine, phénicienne, et par leur champ sémantique en
hébreu, arabe, araméen… On se souviendra des variations sur le thème
PROCHE : « Dans proche, il y a l’avantage de la PROXIMITÉ mais il y a
aussi le risque de L’APPROXIMATION » et à partir de là, tout un
développement sur l’identité de Loth si proche et si différent d’Abraham !
Qui n’a pas suivi
un cours de Talmud!? Ce Talmud à la fois si proche et si lointain des milieux
yéchivistes. À la manière de Maharal de Prague – qu’il a si fortement
contribué à remettre au goût du siècle – Manitou dévoile les
profondeurs du Midrach et l’infinie subtilité du Talmud « Talmud «
qu’il fallait réhabiliter ».
Et ce, parfois,
de façon téméraire ! Je n’en veux pour exemple que sa
lecture – témérairement originale – de la fuite de Moïse à
Midian. À ce sujet, Manitou développe le thème qu’il a appelé « le
complexe de Midian », complexe des intellectuels juifs qui vont chercher
« ailleurs » avant de revenir à la tradition, tout comme Moïse était
allé chercher, chez Jéthro, l’universalisme d’alors parce que déçu par ses
frères en qui il ne se reconnaît pas Et toute cette analyse à partir d’un
commentaire de Rachi sur « il s’assit près du puits », ce qui
signifiait que Moïse voulait imiter Jacob qui avait, près du puits, rencontré
sa femme, et par la suite fondé le peuple hébreu.
C’est vrai qu’au
lendemain de la guerre il fallait s’asseoir près des « sources » afin
d’y puiser de quoi allaiter et abreuver toute cette génération orpheline parce
que juive, mais avec un legs testamentaire qu’il fallait mettre à jour et
féconder.
C’est tout
d’abord sur le plan de la précision des formules, du vocabulaire et des
définitions que se retrouve la source de la fécondité dans l’enseignement de
Manitou.
« L’idolâtrie,
c’est prendre une valeur en particulier et l’ériger en Absolu » et le
pédagogue-humoriste de graver en notre mémoire la formule indélébile
« sacrifier à une seule valeur, c’est sacrifier toutes les autres ».
Et on comprend
pourquoi Manitou a eu, le premier de sa génération, le courage et l’audace de
développer et d’enseigner à travers le vocabulaire de Qabbala.
On se souvient
des cours où l’arbre séphirotique permettait de se familiariser avec les
rudiments de « l’avant première de l’introduction » à la Qabbala,
tout en gardant à l’esprit que « la seule chose que l’on puisse dire à
propos de la Qabbala, c’est que ça existe ».
« Le
vocabulaire de la Qabbala, c’est infiniment plus simple tant sur le plan de la
formulation que de la compréhension, et … tellement plus riche ! »
En fait de
fécondité, une étude menée en 1990 a montré que 10% des cercles d’études en
France sont dirigés par des « anciens ». C’est ainsi que l’on appelle
les élèves ayant fréquenté Orsay – voire Mayanot – Car le
Maître avait autant à cœur de transmettre à ses élèves que de former des relais
de transmission. À l’instar de son maître Jacob Gordin, Manitou transmettait un
contenu, certes, mais surtout une méthode, paradigme de fécondité. Et si le
Hassidisme fait référence à l’autorisation du vol lorsqu’il s’agit de dérober à
son maître les secrets de la Thora, personne n’a jamais rien eu à voler à
Manitou : il donnait… donnait tout, sans compter et sans rien attendre en
retour, sinon la certitude que le message était compris.
Sans compter et
sans rien attendre : nous y voilà ! Le désintéressement poussé à la
limite, corollaire de l’authenticité qui lui a interdit toute forme de
complaisance tant à l’égard des individus que des institutions. Son
désintéressement se retrouvait à bien d’autres niveaux, en particulier il
serait euphémique de dire que Manitou n’avait rien d’un businessman… thème sur
lequel il serait indécent d’insister tant Manitou était gêné d’aborder ces
problèmes : « La rétribution des Mitzvot ne fait pas partie des
règles de notre monde. »
Cette distance a
sûrement été ressentie par ceux qui ont partagé le quotidien de Manitou, en
premier chef, son épouse et complice, « admirable Bambi »*, qui
savait être et ne pas être à la fois, avec la même intensité, épouse, mère sans
sacrifier l’une pour l’autre de ces vocations.
Ce
désintéressement chez Manitou était en fait une conséquence de l’honnêteté
intellectuelle qui a caractérisé son enseignement : l’exigence, aucun
compromis avec quoi ou qui que ce soit. À tel point que dans l’article consacré
à Jacob Gordin, Manitou confie, en parlant de ce maître auprès duquel il n’a
vraiment étudié que pendant une année : « Et si, pour ma part, j’ai
pu être pour ma communauté et mes propres élèves de quelque aide en quoi que ce
soit, qu’ils sachent à qui ils le doivent en premier lieu ». Combien
d’élèves du « Maître d’Orsay »* oseront ne pas reprendre à leur
compte cette formule ?
Il en rirait, il
censurerait sûrement, mais le parallèle avec Rachi, toutes proportions gardées,
s’impose à moi de plus en plus…
La synthèse des
différents courants d’expression que Manitou a su réaliser ont fait qu’il
parlait lui aussi à tout le monde, qu’il savait dire au lycéen et au
philosophe, au convaincu et au sceptique, aux Juifs et aux autres, à tous
« dans le même souffle ». Ce tour de force a été possible parce que
Manitou conjuguait le savoir du Talmid Haham, avec l’enthousiasme et le talent
du motivateur, la vocation et l’inspiration du pédagogue avec l’amour du
peuple, la Thora et la terre d’Israël.
Associons-nous à
Claude Riveline qui avait proposé en 1972 déjà, la formule exprimant notre
gratitude : Merci pour « l’envoûtante clarté d’une cohérence ».
* Formule empruntée à Armand Abeccassis