par Elyakim P. Simsovic
«
Rabbi Yo‘hanan ben Zaccaï disait :
Si toutes les mers étaient de l'encre, tous les
arbres des plumes et tous les cieux des parchemins, cela ne
suffirait pas à écrire tout ce que j'ai appris
de mes maîtres ; et pourtant je n'en ai retiré
que ce qu'une mouche peut prendre aux eaux de la mer. »
Traité
Sofrim, XIII, 8
« La formule traditionnelle
Rabbi Untel disait..., au sens de avait l'habitude de dire, exprime, en
le récapitulant, ce que tel maître avait eu à enseigner
tout au long de sa vie, comme impératif pour sa génération
et comme jalon de la transmission pour les générations à
venir. »
C'est ainsi que le
Rav Yéhouda Askénazi, (Manitou) זצ"ל,
expliquait cette phrase appliquée aux grands maîtres du Talmud
qui revient si souvent dans les textes, et en particulier dans les Pirqé
Avot. Il est indéniable pour ceux qui ont eu le privilège
de l'écouter qu'il s'inscrit dans cette longue lignée de
maîtres dont la succession de siècle en siècle – et
notamment aux temps de passage – a assuré le relais de la transmission
de la Thora de Moïse aux enfants des Patriarches.
Existe-t-il une telle
formule qui dans sa densité rendrait compte à la fois de
son enseignement et de son époque ? N'est-il pas présomptueux
d'oser seulement poser la question : de l'avoir approché permet
de savoir combien immensément il nous dépasse. Il semble
pourtant qu'il faille, tout hésitant, tenter les premiers essais
des synthèses indispensables, en raison même des certitudes
qui font son héritage, en cette époque trouble où
confiance et inquiétude règnent ensemble dans l'esprit et
le cœur.
C'est dans cette intention que les lignes qui suivent ont été
rédigées. Elles cherchent à présenter, sans
prétention d’exhaustivité et avec le seul souci de la fidélité,
l'enseignement du Rav Askénazi sur quelques-uns des thèmes
majeurs de la tradition d'Israël. Les idées exposées
appartiennent toutes à la Thora du Rav Askénazi et souvent
la forme même, sinon le texte, est de lui. Une précision
est peut-être ici nécessaire ; elle concerne une question
que le Rav Askénazi a souvent été appelé à
traiter : le rapport, dans le contexte de la transmission d'une tradition,
entre le contenu de ce qui est transmis et la personne de celui qui transmet.
Une erreur de perspective risque toujours de se produire lorsqu'on confond
la puissance perçue dans le message reçu avec la génialité
de celui qui le porte. Quelle que soit par ailleurs la capacité
de renouvellement, de ‘hidouch, du Maître – et dans le cas du Rav
Askénazi elle fut exceptionnelle – c'est la Thora d'Israël
qu'il transmet et c'est la conscience de son authenticité qui en
fait la force. Le Rav Askénazi disait souvent que lorsque la Thora
est unanime, elle est anonyme. On ne rapporte pas ce qui relève
du dire du Klal Israël, de la collectivité d'Israël tout
entière, à la parole d'un seul homme. Mais cela ne dispense
personne d'avoir à reconnaître de qui il a appris ce que
dit la Thora d'Israël. C'est pourquoi, exposer ce que le Rav Askénazi
nous a enseigné, c'est parler de la Thora elle-même et de
la tradition d'Israël et, pour nous, parler de Thora, est inséparable
de son enseignement.

I . La signification
morale du monothéisme
II. La Création
et l'idée de commencement
III. La Révélation
IV. Prophétie – Prière
– Qabbala
V. Histoire et engendrements – les Toladot
* Sainteté
I
- La signification morale du monothéisme
Le monothéisme
en tant que caractéristique majeure du judaïsme est le plus
souvent défini, théologiquement, comme la croyance en un
dieu unique. La tradition juive, pourtant, insiste beaucoup plus sur l'unité
de Dieu que sur son unicité 1.
L'affirmation Dieu
est Un, telle quelle, est encore du ressort de la métaphysique.
De plus, à cause de la familiarité due à la répétition,
elle a acquis un caractère d'évidence qui fait prendre
une déclaration de la foi pour une lumière de la raison.
La Thora nous fait obligation de proclamer deux fois par jour, soir
et matin, le fameux Chéma Israël (Deutéronome VI,
4) 2 que le Rav Askénazi traduisait
: « Prends garde, Israël, Celui qui est notre Dieu, est
l'Être-Un ». Il faut donc reconquérir l'idée
que cette affirmation ne va pas de soi. Être monothéiste,
c'est témoigner face à la réalité d'un monde
éclaté que, contrairement aux apparences, Dieu est Un.
C'est savoir aussi
que cette affirmation correspond à une donnée anthropologique
qui répond chez le Juif à une exigence morale : l'Unité
de Dieu signifie l'unité de l'homme ; non seulement du genre
humain, mais de chaque homme individuellement, en tant que sujet. Toutefois,
se contenter d'affirmer l'unité de Dieu, quel que soit le courage
et l'abnégation que cela puisse impliquer – et nous savons que
cela a conduit jusqu'au martyre – ne fait que perpétuer ou accentuer
les divisions entre les hommes. En effet, la Thora nous apprend à
nommer Dieu différemment selon l'ordre de Ses relations au monde.
C'est parce que le monde est multiple que le Nom de Dieu explose en
autant d'étincelles. Se borner à affirmer qu'au-delà
de ces noms, Celui qu'ils désignent est un laisserait le monde
dans sa dispersion.
Le Rav Askénazi
a écrit 3 et répété
souvent : « Sacrifier à une valeur, c'est sacrifier
les autres... ». Se choisir une valeur qui, par suprématie,
dominerait – et parfois supprimerait toutes les autres – est précisément
le piège ancien de l'idolâtrie, qui réapparaît
aujourd'hui sous la forme de l'idéologie 4.
Ainsi, le monothéisme
juif consiste bien plus à travailler à la réalisation
de l'unité concrète du Nom de Dieu – 'יחוד
שם ה –, qu'à proclamer l'unité de Dieu.
Cette unification du Nom entendue en hébreu signifie l'unification
du monde devant Dieu et d'abord l'unification des valeurs morales qui
sollicitent la conscience de l'homme et font le prix de sa vie, valeurs
par lesquelles aussi se juge sa destinée 5
; c'est cette unité des valeurs qui, en hébreu, s'appelle
sainteté 6.
C'est là un
des aspects les plus constants de l'enseignement du Rav Askénazi
: montrer que, pour la Thora, la dimension morale prend toujours le pas
sur la dimension métaphysique ou théologique et que, du
même coup, les problèmes se déplacent du domaine de
la croyance théorique où il n'y a pas de solution, à
celui de l'existence concrète où la solution peut se chercher
dans la fraternité des personnes – et cela commence, pour chacun,
avec son voisin. Autrement
dit, c'est la morale elle-même qui est la religion d'Israël
7 ; la morale entendue comme étant
la préoccupation d'avoir en toute circonstance à choisir
le bien, parce que le bien est la vie elle-même telle qu’elle est
visée par Dieu (Deutéronome XXX, 15 et 19) :
« Vois, J'ai placé devant toi aujourd'hui la vie et le
bien, le mal et la mort. ... J'en appelle à témoin en ce
jour les cieux et la terre : j'ai placé devant toi la vie et la
mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis
la vie afin que tu vives toi et ta postérité. »
II. La Création et l'idée
de commencement
La Thora est la parole
de Dieu adressée à l'homme. Elle est, pour la tradition
hébraïque et juive, inséparable de la notion de Révélation,
qui suppose d'abord, pour pouvoir être comprise, l'altérité
radicale des partenaires. Le Rav Askénazi a souvent insisté
sur ce sujet : l’essence de la Révélation est, en effet,
la manifestation de Celui qui a créé le monde. Il en découle
que ce qui est révélé doit être autre que le
monde qui est le lieu de cette Révélation ; ce qui n'est
possible que si l'être du monde n'épuise pas la totalité
de l'être 8. Sinon, il ne s'agirait
que d'une façon de parler mettant sur le même plan une expérience
de l'ordre de l'inspiration poétique et celle de l'inspiration
prophétique, ou encore d'une folie mystique se référant
à un discours intérieur à la divinité. L'idée
de Création se situe donc dans l'antériorité absolue
de tout discours possible. Le premier verset de la Thora, lu en hébreu,
implique qu'il faille posséder l'idée de commencement pour
que devienne audible la notion de création et qu'il faille posséder
cette dernière pour que l'idée de Dieu puisse avoir un sens
: « Béréchit bara Eloqim ».
Or, puisque l'idée
de création implique pour son intelligibilité la notion
de commencement, il y a quelque redondance à dire : « Au
commencement, Dieu avait créé... ».
D'autant plus que le terme traduit habituellement par « Au
commencement », Béréchit, ne peut être
confondu avec Hat‘hala, le mot qui signifie véritablement
« commencement » ; l'intention de la Thora, explique déjà
Rachi, n'est pas du tout de nous communiquer une chronologie. Elle veut,
d'une part, nous enseigner l'ordre des priorités logiques qui
permettront de penser les contenus de la Révélation et,
d'autre part, nous introduire à la notion d'histoire de ce monde
en tant qu'il est créé. Si Dieu ne peut être approché
que s'Il est d'abord connu comme Créateur, l'idée de Dieu
est quant à elle inséparable de celle de perfection. Apparaît
alors une contradiction flagrante entre l'idée d'un monde créé
par un dieu parfait et le constat de l'imperfection absolue de ce même
monde tel que nous le connaissons, dans la surabondance de souffrances
qui en accompagnent la durée. Chacun des éléments
du couple Dieu/le monde dément la possibilité d'un rapport
quelconque avec l'autre. Toutes les tentatives de justification de Dieu
qu'auront tenté théologiens et philosophes se sont enfermées
dans l'alternative inadmissible, soit du meilleur des mondes possibles
– et on sait ce que Voltaire a fait ici à Leibnitz – soit du
monde parfait dégradé par les fautes de l'homme et en
premier par le péché originel. Or, ni l'un ni l'autre
des deux termes de cette alternative n'est acceptable si l'idée
de perfection est prise au sérieux : un monde parfait exclut
tout risque et toute possibilité de corruption et le meilleur
des mondes possibles a pour corollaire un dieu infirme. Mais surtout,
les termes même de l'alternative impliquent que la Création
serait privée de sens. Ils renvoient au mieux à l'idée
mécaniste d'un dieu qui créerait en vertu de sa propre
nature, excluant toute intentionnalité.
Pour la lecture
hébraïque de la Thora, toutes ces considérations
sont inutiles et procèdent d'un faux problème provoqué
par une mauvaise traduction. Que cette erreur de traduction ait été
possible révèle par ailleurs la mentalité dans
laquelle se mouvaient et se meuvent encore ceux qui l'ont commise et
ceux qui la reconduisent. Mais c'est là un autre problème.
Pour un lecteur juif informé du sens hébraïque des
mots de la Thora, Béréchit, ne peut donc pas désigner
le point origine sur l'axe du temps puisque c'est l'acte créateur
qui fait apparaître cet axe même. Il signifie que c'est
à l'état de commencement que Dieu avait créé
les cieux et la terre 9. L'état de
commencement implique simulta- nément l'idée de non-perfection
liée à l'inachèvement et celui d'histoire entendue
comme l'effort de faire réussir le projet de Dieu. Ce qui dévoile
du même coup l'intention du Créateur : puisqu'il aurait
pu créer d'emblée le monde des béatitudes auquel
Il destine l'homme et qu'Il ne l'a pas fait, c'est qu'Il a voulu permettre
à l'homme d'acquérir par son mérite propre ce qu'Il
veut lui donner. C'est ainsi qu'il faut comprendre le verset (Psaume
128, 2.) יגיע כפיך
כי תאכל אשריך
וטוב לך 10
« Quand c’est de ton propre effort que tu profiteras, tu auras
atteint au bonheur et le bien sera tien » et non lorsque tu
en bénéficie par don gratuit. Tout ce que Dieu donne,
Il le donne par grâce absolue. Mais pour que ce soit vraiment
acquis à l'homme de façon inaliénable, Sa grâce
va jusqu'à permettre à l'homme de l'obtenir par mérite.
Et comme l'être des béatitudes est par définition
éternel, il s'agit d'une histoire qui a un commencement mais
dont la manière d'être est de n'avoir pas de fin : elle
progresse d'étape en étape et de monde en monde עד
אין סוף, à l'In-fini.
C'est bien l'être des commencements que Dieu a créé.

III. La Révélation
La cohérence
d'une telle idée de Création implique donc celle d'un jugement
: le jugement qui doit décider du mérite qui aura été
acquis par la créature. Parler d'un jugement n'a de sens que par
rapport à une loi et c'est bien ce que Kafka a entrevu : l'idée
d'un monde où l'ignorance de la loi transforme tout innocent en
accusé sans aucune possibilité de justification. Pour l'Hébreu,
au contraire, la perception de l'idée d'un jugement est consolation
absolue : si je suis jugé, c'est qu'il y a un Juge. Et s'il y a
un Juge, cela signifie que mon histoire ne se déroule pas sur fond
de valeurs impersonnelles et contradictoires qui ne pourraient que
condamner inéluctablement l'aventure humaine et la rendre caduque
avant même qu'elle ne commence 11.
Elle se déroule, au contraire, sous le regard de Quelqu'un
qui a voulu ma présence, ce qui est la définition immédiate
de l'amour. Pour l'Hébreu, se savoir créature signifie savoir
que je dois à autre que moi ma propre présence et le sentiment
de cette dette est le fondement même de la conscience morale 12.
Et c’est savoir simultanément que c'est l'être-même
qui m'est promis qui est en jeu dans la problématique du mérite,
être que je pressens déjà dans les moments de plénitude
de l'existence provisoire de ce monde. L'histoire, c'est l'histoire de
l'advenue de l'être. Elle consiste à engendrer celui pour
qui le monde a été créé et que la Thora appelle
בן-אדם « le Fils de l'Homme ».
Mais prendre conscience
de soi comme créature, dans l'humilité fondamentale que
la dette ainsi contractée lui fait percevoir, risque de jeter
l'homme dans le désespoir : le désir du bien peut être
un cruel tourment s'il s'accompagne de l'ignorance des critères
qui en permettraient la réalisation. C'est pourquoi cette prise
de conscience existentielle : « je suis créature d'un Créateur
», plus encore que l'idée abstraite et en réalité
in-pensable de la Création 13, conduit
« naturellement » à l'exigence d'une Révélation.
Or, la définition
de cette catégorie de la Révélation entendue au
sens strict implique qu'il s'agit d'un contenu de connaissance qui resterait
inaccessible à l'homme s'il ne lui était révélé.
Dès que cette idée est énoncée, se pose
la question de sa pure possibilité : n'y a-t-il pas contradiction
interne ? Pour que l'homme puisse entendre la parole de Dieu, il faut
nécessairement qu'il y ait entre lui et cette parole une commune
mesure. L'alternative semble donc être ici : ou bien cette commune
mesure existe et la Révélation est inutile puisque ce
qu'elle dirait est déjà immanent à la raison humaine,
ou bien elle n'existe pas et la Révélation reste à
jamais impossible ou incompréhensible.
Ce piège
où la raison voudrait enfermer l'homme vient de ce que, non contente
de prétendre juger de la rationalité de tout contenu de
pensée qui lui serait soumis, elle veut être aussi l'origine
de toute pensée. La Révélation telle qu'Israël
en a fait l'expérience au Sinaï présente à
l'homme un discours qui n'a pas son origine dans la raison humaine mais
que celle-ci peut reconnaître lorsqu'elle l'entend. Elle s'énonce
en effet dans une parole et non dans une extase. C'est, disait le Rav
Askénazi citant Juda Halévi, un événement
de l'histoire d'un peuple, événement dont le peuple tout
entier a été témoin. L'événement
de la Révélation répond à une rationalité
qui lui est propre, mais il est communicable : il est possible d'en
faire le récit et la description.
C'est donc la parole,
celle dont la Tradition disait déjà qu'elle avait servi
à la Création du monde, qui est tout d'abord la commune
mesure entre Dieu qui Se révèle dans la Révélation
de Sa loi et l'homme à qui Il se révèle 14.
Mais il y a plus. Ce n'est pas au premier homme que cette Loi est révélée,
ni même aux premières générations. C'est
aux Hébreux descendants des Patriarches, aux Hébreux venus
en Égypte et qui en sont sortis que Dieu se révèle.
Apparaît ici le thème important de l'identité de
Celui qui révèle Sa Loi et de l'identité de ceux
à qui cette loi est révélée. Et c'est là
la deuxième dimension de la relation : C'est aux descendants
de Jacob fils d'Isaac fils d'Abraham que s'adresse le Dieu d'Abraham,
d'Isaac et de Jacob. Seul celui qui sait qui est Abraham, qui est Isaac
et qui est Jacob peut savoir qui est le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac
et le Dieu de Jacob et il comprend aussi ce qu'Il a à lui dire.
C'est que si Révélation veut dire Loi, c'est-à-dire
loi pour la conduite, ce sont les voies d'effectuation des valeurs qu'elle
révèle et non les valeurs elles-mêmes. Celles-ci,
en effet, sont supposées déjà connues et la Thora
n'a rien à dire à qui ne les connaîtrait pas 15.
La sensibilité aux valeurs ne suppose pas qu'on les possède
mais du moins qu'on en possède l'idée ou plus précisément,
pour reprendre une expression du Maharal de Prague 16,
qu’on a conscience qu’elles nous font défaut. Israël possède
à travers sa filiation à Abraham et à Isaac la
racine de toutes les valeurs en charité et en justice et, à
travers sa filiation à Jacob devenu Israël, l'exigence de
leur unification 17. C'est l'être
des pères qui est proposé comme loi pour les fils ; c'est
en cela que la préface à la Thora est précisément
le récit de la geste de ceux qui furent les engendreurs de l'identité
d'Israël puisque c'est par fidélité à leur
histoire que le peuple des fils d'Israël peut assumer la Thora
qui lui donne à la fois, ainsi qu’il aimait à dire, «
sa carte d'identité et la charte de son identité
».

IV.
Prophétie – Prière – Qabbala
L’homme vit dans la
cohérence de sa propre mémoire. Il porte sur le présent
et sur le passé un regard uniforme, jugeant ou jaugeant le passé
à la lumière du présent. D’où l’illusion de
l’homogénéité du monde, qui aurait toujours été
tel qu’il est aujourd’hui. Lisant les récits de la Bible, il en
cherche la compréhension en référence à ses
propres expériences. Et comme il ne trouve, dans le monde d’aujourd’hui,
rien qui puisse être comparé à la prophétie,
il en conclut qu’il ne s’agissait que d’une façon de parler : les
prophètes n’étaient finalement que des sages inspirés
– sans qu’il faille trop s’interroger sur la source de leur inspiration
– ce qui revient à dire qu’en réalité, Dieu n’a jamais
parlé. Et c’est bel et bien, disait le rav Askénazi, parce
qu’on oublie que la prophétie a cessé qu’on oublie qu’elle
a existé. La prophétie a cessé au temps de la destruction
du Premier Temple. Elle s’est éteinte progressivement avec les
derniers prophètes, qui furent eux-mêmes contemporains du
Retour de Babylone et fondèrent avec Ezra, Néhémie
et Mardochée la Kénesset Ha-Guédola, la Grande
Assemblée. Les raisons de la cessation de la prophétie constituent
un sujet d’étude pour lui-même, qui ne sera pas abordé
ici. Mais les conséquences pour l’histoire universelle en furent
capitales. Pour l’histoire universelle et non seulement pour l’histoire
d’Israël. En effet, la pensée strictement monothéiste
le sait : lorsque la prophétie existait, c’est-à-dire que
la révélation de la Présence divine était
un phénomène expérimentable, elle était présente
partout et lorsqu’elle a cessé, c’est partout également,
et simultanément, parce que d’emblée elle concerne l’universel
humain. Le silence de Dieu a occulté les sagesses antiques qui
en relayaient le message, pour chaque peuple, dans le prisme particulier
de son identité. Alors le Grec, avec Socrate, devient philosophe,
et l’Oriental, sur les traces du Bouddha, se tourne vers la mystique.
En Judée,
les derniers prophètes avaient enseigné aux Hommes de
la Grande Assemblée la science du Lachon Ha-Qodech, non
pas langue sainte – Qodech est un substantif et non un adjectif
– mais langue de la sainteté, langue qui parle le langage de
la sainteté. À l’abri de cette connaissance qui permet
de continuer à comprendre l’hébreu du Tanakh
18, se prépare la métamorphose
qui produira le judaïsme : il s’agira, pour les Juifs, de rester
fidèles par la mémoire à ce qu’avait été
l’identité des Hébreux. Et de forger, par l’étude
qui transforme la mémoire en savoir, les outils qui garantiront,
le moment venu, la métamorphose inverse – que nous vivons
de notre temps –, de la ré-émergence de l’identité
hébraïque.
Cette science du
Lachon Ha-Qodech héritée des prophètes s’appelle
Qabbala ; c’est ainsi d’ailleurs que la tradition talmudique
désigne la prophétie elle-même, par exemple dans
l’expression (‘Haguiga 10/B) : « divré Thora mi-divré
Qabbala la yalfinane » qui signifie qu’on ne se fonde pas
sur le dire des prophètes (divré Qabbala) pour
déduire la loi de la conduite, mais seulement sur la Thora. Or,
le Rav Askénazi faisait remarquer que les dépositaires
de cette tradition devraient s’appeler, selon les règles de la
langue hébraïque, les Méqabélim, «
Recevants », alors qu’ils sont appelés Méqoubalim,
qui signifie « ceux qui sont reçus ». Il bien
sûr possible de rapporter cette expression à la dimension
d’initiation qui accompagne la transmission de cette tradition dite
secrète. Il s’agirait d’être reçu dans la communauté
des initiés, selon le verset des Psaumes (111, 1) : « dans
le secret des hommes droits ». Ce qui permet de comprendre
aussi pourquoi il s’agit précisément d’une tradition secrète
: elle est réservée aux hommes droits. Ce n’est pas l’intelligence
qui est le véhicule privilégié de cette connaissance.
L’intelligence est par nature arrogante et cherche à posséder,
en se l’appropriant, tout ce que touche son regard. La sagesse de la
Qabbala s’appelle aussi Hokhmat Ha-Nistar, la «
science de ce qui est caché » ou plus intimement
« la science de Celui qui est caché ». C’est
la droiture, elle-même inséparable de la crainte révérentielle
(« Le secret de Hachem est réservé à ceux
qui le craignent » (Psaume 25, 14), « secret qu’Il
n’est pas sans avoir dévoilé à Ses serviteurs,
les prophètes » (Psaume 3, 7)), qui est le gage de
la capacité d’être admis dans le cercle des initiés.
L’expression «
être méqoubal » ne figure en effet que dans
trois contextes dans le Talmud ; soit pour dire (Bérakhot
10/A) « c’est ainsi que j’ai reçu l’enseignement »
(...כך מקובלני),
soit pour dire (Bérakhot 34/B) « être exaucé
en sa prière » ( אם שגורה
תפילתי בפי יודע
אני שהו מקובל),
soit enfin pour dire (Bérakhot 17/A) être agréable
aux créatures (ויהא מקובל
על הבריות), qui correspondent
d’ailleurs aux trois piliers sur lesquels reposent le monde : La Thora,
la Prière (‘avoda) et la générosité.
Est-il surprenant
de voir réapparaître une des constantes les plus tenaces
de la conscience hébraïque et juive ? C’est la moralité
et non le génie intellectuel qui ouvre les portes les plus secrètes
: celles du cœur des hommes et celles de la prière.

V. Histoire et engendrements
– les Toladot
Le thème des
Toladot traverse de bout en bout l’enseignement du Rav Askénazi.
Quelques mois avant sa mort, il formulait le projet d’écrire lui-même,
en hébreu, dans le style rabbinique classique, un ouvrage consacré
à ce sujet, dont il avait recueilli les éléments
d’abord à Oran, auprès de son père, le Rav David
Askénazi זצ"ל, dernier grand rabbin d'Algérie,
puis en France auprès de Monsieur Gordin זצ"ל
et en Israël enfin auprès du Rav Tsvi Yéhouda Kook
זצ"ל qui l’ont initié, disait-il 19,
au thème des Toladot à travers, notamment, les écrits
de Rachi, de Juda Halévi, du Maharal, du Chla et du Péri
Tsadiq 20.
Il ne peut être
question d’exposer en détail, ici, ce qu’a été
l’enseignement du Rav Askénazi sur les Toladot.
Dans le principe, il s’articule autour de deux axes de réflexion
fondamentaux.
Le premier pose
la question de la nature de la Thora. Comprise comme texte législatif
et normatif, quelles que soient les difficultés de tous ordres
qu’elle soulève, elle ne fait cependant pas problème.
Mais qu’en est-il du sens des récits de la Thora relatant la
vie et la mort des hommes et des peuples ? D’autant que dans la cohérence
du propos même, il va de soi qu’il s’agit toujours d’histoire
concrète et non de pures allégories. Si cette histoire
ne regarde qu’eux, en quoi nous concerne-t-elle 21
? Et si c’est une chronique voulue édifiante, en quoi est-ce
Thora, c’est-à-dire Révélation au plein
sens du terme ?
Le deuxième axe, coordonné au premier, articule les interrelations
entre le particulier et le collectif, d’une part, et entre Israël
et les Nations d’autre part.
Pour aller directement
à l’essentiel, l’analyse que faisait le Rav Askénazi de
la notion d’Histoire semble être le chemin le plus court
: L’hébreu connaît trois mots pour la désigner :
Odot, Qorot et Toladot. Odot, concerne l’histoire circonstancielle
ou la destinée particulière ou collective, telle qu’elle
est subie ; Qorot correspond à ce que nous appellerions
l’histoire événementielle, la chronique, la description
de « ce qui arrive » dans la succession des faits, avec
d’ailleurs la connotation d’arbitraire et d’accidentel qui s’y rattache.
Toladot, tout au contraire, désigne ce qui se contruit
ou plus exactement ce qui s’engendre au travers de l’effort de l’histoire.
C’est cela qui fait
l’objet des récits « historiques » de la Thora :
révéler les lignes de forces selon lesquelles se développe
l’histoire en même temps que l’identité « typologique
» de ceux qui en sont les acteurs. La Thora comme Mitsva,
comme loi, tire son sens du fait qu’il s’agit de la loi qui concerne
cette histoire, ainsi comprise et c’est pourquoi c’est en un même
Livre qu’elles nous sont données. Autrement dit, et pour reprendre
une expression de M. Gordin que le Rav Askénazi citait souvent
: « La Thora est le seul livre qu’aucun homme n’a pu écrire,
parce que le sujet du livre, c’est le lecteur lui-même ».
La Thora a commencé
par raconter l’histoire des échecs de l’humanité, à
l’échelle individuelle (Adam, Cain et Abel, Enoch, Lémekh)
et à l’échelle collective (la génération
du déluge, la Tour de Babel, Sodome et Gomorrhe), puis l’émergence
de l’identité d’Israël depuis Abraham comme lignée
de reprise en charge de l’histoire humaine, à partir de ces échecs
mêmes, pour la mener au terme attendu par Dieu. C’est donc, primordialement,
la compréhension des problématiques qui se posent à
l’identité humaine telle qu’elle est en projet que la Thora révèle,
à partir des situations concrètes qui décrivent
la manière dont les problèmes se posent. Ce qui explique
d’ailleurs l’apparence cyclique de l’histoire : ce n’est pas du tout
que l’histoire se répète ; c’est que les problèmes,
tant qu’ils ne sont pas résolus, se reposent toujours de la même
manière et que ce qui peut changer, c’est la manière dont
les hommes répondent face à l’événement.
La Thora, à
travers, d’une part, le récit de la manière dont s’engendre
l’identité d’Israël, individuelle et collective, et la présentation,
d’autre part, de ceux qui en sont les adversaires – les rivaux qui veulent
le remplacer et les ennemis qui veulent le détruire 22,
culminant dans la figure d’Amaleq qui est la quintessence d’eux tous
–, nous décrit ce qui fait le tissu, la trame de l’histoire afin
de nous permettre d’en identifier les étapes telles que nous
les vivons, pour que nous sachions qui nous ne sommes pas encore, ce
qui reste à accomplir pour devenir enfin l’être du monde
qui vient, celui en vue duquel Dieu a créé le monde.
* *
*
Quelques semaines avant
sa mort, le Rav Askénazi a exprimé le désir de réunir
quelques élèves qui viendraient étudier auprès
de lui. Ce furent des séances d’une extraordinaire intensité.
Le Rav enseignait en hébreu. Il avait choisi pour thème
la sainteté, en particulier la controverse entre Maïmonide
et Nahmanide autour du verset qui ouvre la paracha de Qedochim (Lévitique
19, 2) : « Vous serez saints... »
Il avait souvent
rappelé, par ailleurs, l’enseignement du Rav Tsvi Yéhouda
זצ"ל selon lequel la Thora parle au futur pour
la collectivité, à l’indice de la promesse divine, la
réussite ultime du projet de sainteté étant assurée,
et à l’impératif pour les personnes individuelles. Ce
qui revient à dire que l’impératif concerne, en fin de
compte, non tant la poussière des actes concrets que, à
travers eux, la manière dont chacun se relie à l’absolu
de l’identité d’Israël.
Mais précisément,
la sainteté peut-elle faire l’objet d’un commandement particulier
? N’exprime-t-elle pas l’essence même du projet de Dieu pour Son
monde ?
Il est impossible,
pour diverses raisons, de rendre compte ici de la teneur de ces études
et il ne saurait être question de les résumer. Il semble
tout aussi impossible, toutefois, par le choix que le Rav Askénazi
avait fait de ce sujet, de ne pas évoquer les problématiques
qu’il soulève. C’est le Chabbat qui avait servi de point d’ancrage
dans le sujet. La Genèse (II, 3) relate, en achèvement
des six jours de l’œuvre du commencement, que « Dieu a béni
le septième et l’a sanctifié, parce qu’en ce jour Il s’est
retiré de toute Son œuvre qu’Il avait faite... ». Le
septième jour de la Création, Chabbat pour Dieu, n’est
autre que le temps de l’histoire humaine. Pour que cette histoire puisse
commencer, nous dit la Thora, il faut que Dieu Se retire du monde –
qu’il entre en Chabbat. Dire que Dieu a sanctifié le jour du
Chabbat, exprime donc le geste par lequel Dieu en tant que Créateur
Se sépare du monde ; la sainteté – séparation et
transcendance – n’est-elle pas de ce fait même solitude et silence
d’un monde maudit parce que privé de Dieu ? La sainteté
n’est-elle pas alors la condition humaine d’exil de la créature
en deuil de la Présence de son Créateur ?
Il en aurait été
ainsi si Dieu n’avait pas béni le jour du Chabbat avant de le
sanctifier. La bénédiction est la trace de la Présence
de Dieu dans le monde, par quoi il n’est pas pure nature, ne se réduit
pas aux structures impersonnelles qui semblent en conditionner le fonctionnement.
Mais pourquoi a-t-il fallu que la Thora nous le dise expressément
: « Dieu bénit (d’abord) le septième
jour et (ensuite seulement) le sanctifia » ? N’est-ce pas que
malgré cette précaution de bénédiction préalable,
le monde tel qu’il est pourrait encore être perçu comme
maudit ? Il y aurait nécessité de savoir qu’il n’en est
pas ainsi. En effet, la bénédiction, par définition,
n’appartient pas au monde de la nature ; toutefois, l’abondance de bénédiction
disponible dans la nature masque le fait qu’il s’agit, en réalité,
d’un plus-être dans l’être même.
La formule par laquelle
la tradition juive désigne le plus fréquemment Celui qui
est Dieu est : הקדוש ברוך
הוא. Haqadoch, le Saint, Baroukh-Hou,
est Lui-même la Source des bénédictions. Ceci dévoile
l’intention profonde de Dieu pour Sa créature. Déjà
le midrach (Genèse Rabba 11, 10) avait expliqué : c’est
en tant que Créateur que Dieu s’est mis en Chabbat, mais pas
en tant que Providence. L’autonomie de la créature est garantie
dès lors que les lois de la nature sont stabilisées. L’homme
ne peut agir que dans un monde qui se présente à lui en
finitude mesurable. La présence de Dieu Créateur supprime
la liberté physique de l’homme en supprimant sa capacité
d’action 23. La présence de Dieu
Providence de l’histoire fonde la liberté morale de l’homme par
le commandement. Seul, en effet, celui qui peut refuser d’obéir
est susceptible de recevoir un commandement. L’homme est la créature
qui peut répondre à Dieu. Elle est bénie, c’est-à-dire
rendue féconde, parce que sa tâche est d’enfanter l’être
que Dieu attend.
La lettre á,
Beth, par laquelle commence la Thora est, d’une part, l’indice de la
ברכה, la bénédiction et, d’autre
part, son nom : בית, signifie « Maison ».
Deuxième lettre de l’alphabet, elle représente, de plus,
le chiffre de la dualité. Cette dualité exprime l’alternative
proposée à l’homme et dont le verset du Lévitique
קדושים תהיו
« Vous serez saints... » résume laconiquement l’option
que Dieu préfère : Le monde, בית, est
une maison ; elle peut être Beth ‘Avadim, maison des esclaves
ou Beth Hachem, maison de Hachem Dieu d’Israël. Dans la
première, l’homme est ‘eved d’une ‘avdout, alors que dans la
seconde, il est ‘eved d’une ‘avoda. Dans la première,
l’homme est asservi aux exigences d’un maître ; dans la
seconde, il est au service du projet de Dieu pour l’histoire
24.
Pendant les six
jours du commencement, Dieu a aménagé ce monde en demeure
pour l’homme. Dans le temps de l’histoire qui est le Chabbat de Dieu,
l’homme construit le Beth Hamiqdach 25,
la Maison support de sainteté qui, Demeure pour Dieu dans le
monde de l’homme, peut être aussi Demeure pour l’homme dans la
Présence de Dieu. La sainteté du temps et la sainteté
de l’espace, Chabbat et Miqdach sont les coordonnées de la rencontre
de la créature et du Créateur, Qodech ha-Qodachim,
pas seulement le superlatif de la sainteté au sens de ce qu’il
y a de plus saint, mais très précisément superlatif
de la sainteté en ce que s’y rencontrent simultanément
la Sainteté de Dieu et l’homme devenu saint, à la manière
dont le Chir Ha-Chirim 26 est le cantique par excellence
parce que dans sa mélodie se répondent et se confondent
le chant du Bien-aimé pour son épouse et le chant de l’épouse
pour son Bien-aimé.
1. Cf. « Unité
de la communauté », Forum des dirigeants, 1991, p. 19 :
« Ce Dieu, qui est seul à être (Unique), est Un
en lui-même ».
2. Cf. Ki Mitsion, parachat Vaet‘hanan, à
paraître dans la collection Écrits, Éditions Mayanot.
3. Le sens humain de la durée selon le
Midrach, Targoum n° 6, mars 1955, p. 538.
4. Voir en particulier Le mythe et le midrach,
conférence prononcée au Centre Rachi le 17 décembre
1979, à paraître dans Mayanot, cours transcrits du Rav Askénazi
(Manitou).
5. Le sens humain de la durée...,
p. 537.
6. Cf. Par exemple, « D’une façon
fondamentale, qui est déjà la racine de toutes les vertus
dont le faisceau forme la sainteté... » La notion de sainteté
dans la pensée du Rav Kook, Actes du XIIe Colloque d’intellectuels
juifs de langue française, Paris, P.U.F., (1971), p. 83.
7. Cf. Par exemple, l’introduction à
la Haggadah de la Cinquième Coupe, De la sortie d’Égypte à
l’État d’Israël : «
C’est
à la conscience morale, instaurée par Abraham comme voie
du salut religieux, que s’adresse le Dieu de la prophétie hébraïque.
»
8. Cf. « Notes » sur la création,
Targoum n° 2, février 1954, p. 126.
9. Cf. « Notes » sur la création,
ibid., p. 135.
10. La traduction littérale serait
: « Quand tu mangeras l’effort de tes paumes ». Le
geste de la nourriture est celui par lequel l’homme accède aux
jouissances indispensables à sa présence au monde dans tous
les registres de la conscience, physique, affective, intellectuelle et
spirituelle. Cela ne peut pas se faire par procuration. Mais il ne s’agit
pas ici du travail des « mains » ; le mot yad que l’on traduit
habituellement par « main » désigne en fait l’ensemble
des doigts, dont la division ne permet pas de retenir ce qu’ils recueillent
et qui « file entre les doigts ». C’est la paume, le creux
de la main, dont l’effort est efficace. Et c’est de ce même mot,
kaf, que se sert l’hébreu pour désigner les plateaux de
la balance où se pèsent les mérites...
11. Cf. Midrach Béréchit Rabba
VIII, 5 s/Genèse I, 26 et note 2 ci-dessus.
12. « C’est donc que la tradition juive
a perçu un lien étroit entre la notion de création
et le fondement de la morale. Comme si l'acte de foi par lequel une conscience
se reconnaît comme créée, était en fait la
première démarche de la conscience morale. » À
propos de Roch Hachana, réflexion sur foi et morale, manuscrit.
13. Cf. « Notes » sur la création,
ibid., p. 133.
14. Ceci est peut-être de nature à
éclairer l'insistance de la tradition sur le fait que la plus exacte
définition de la nature humaine est d'être ‘hay ha-médabèr,
« le vivant parlant ».
15. « Par le fait que la Thora, où
se trouve décrite la personnalité et l’identité de
ces hommes désignés comme “Justes”, a été
donnée en révélation à des hommes, il faut
s’attendre à ce que ces hommes possédaient déjà
un langage, une pensée qui leur permettait de comprendre les termes
de cette même Thora. Les Hébreux, à qui il est demandé
“Sois Juste” savaient par conséquent ce qui leur était ainsi
demandé. » Le salut du juste, Targoum n° 6, mars
1955, pp. 514-515.
« C'est pourquoi je vous dis souvent: Il n'y a pas de théologie
dans la Thora. ... Cela veut dire que la Thora n'a pas à me révéler
cela. Parce que si elle me le révèle, c'est que je ne suis
pas un homme authentique et ce n'est pas à moi qu'elle parle. »
– Séminaire sur la Vérité, Centre Rachi, 1982.
16. Le puits de l’exil, préface, Ed.
Honig, p. 14.
17. « Il en résulte qu'une Thora
– doctrine, constitution, législation, loi – basée uniquement
sur l'une ou l'autre de ces vertus, serait directement accessible à
l'homme livré à ses propres forces culturelles. Elle ne
demande pas à être íéîùä
ïî (min hachamayim), c'est-à-dire révélée
par Dieu lui-même. Et l'histoire est pleine de traditions culturelles
ou religieuses ayant choisi pour axe principal telle ou telle de ces vertus.
L'histoire est pleine, aussi, du récit de leur échec moral.
« Mais la Thora de l'unité des valeurs,
hors de quoi la vérité morale est privée d'authenticité,
n'est accessible à l'homme qu'après avoir été
révélée par le Dieu Un, dont la Parole est celle
de l'unité des valeurs. », vé-Zot ha-Bérakha,
texte manuscrit daté de 5743.
18. « ... un hébreu tel
que Dieu le comprend lorsqu’Il parle, et tel que la conscience hébraïque
l’entendait... » Le Shabbat de Dieu, Actes du XIVe colloque d’Intellectuels
juifs de langue française, P.U.F., Paris 1975, p. 55.
19. Cf. Sa lettre en préface de la
tentative d’exposition de son enseignement sur les Toladot par Gabriella
Fogiel et Israël Pivko, íãà úåãìåú
øôñ äæ, Efrat, 1988, page 11.
20. Rachi de Troyes, (~ 1040-1105),
dont le commentaire systématique sur la Thora a pour objet d’indiquer
la signification pour les Juifs de la Thora des Hébreux.
Juda Halévi, (~1080-1142?), Poète,
philosophe et médecin, auteur de poèmes en hébreu
et chantre de l'amour de Sion (« Les Sionides »), plusieurs
de ses textes ont été incorporés à la liturgie
du cycle des fêtes. Son ouvrage, le Kouzari, texte majeur de la
littérature juive de tous les temps examine les thèmes fondamentaux
de la pensée et de la foi d'Israël dans une langue à
la fois sobre et passionnée.
Maharal de Prague, Yéhouda Loew ben Betsalel,
dit le Maharal (1512-1609) Talmudiste, moraliste et mathématicien,
son œuvre monumentale expose à la fois une anthropologie morale
et une philosophie de l'histoire à la lumière des sources
juives traditionnelles, en premier lieu le texte même de la Thora
dont il remet l'étude à l'honneur, puis le Talmud et les
Midrachim dont il montre l'extraordinaire cohérence et la profondeur
de signification.
Lors de son dernier cours public, le Rav Askénazi a souligné
l’importance, pour notre temps, de l’étude du commentaire du Maharal
sur les Pirqé Avot, le Dérekh ‘Hayyim.
Chla - R. Yécha‘yahou ben Abraham Halévi
Horowitz (1565?-1630), appelé le Chla d’après les initiales
de son livre Chné Lou‘hot ha-Bérit, à la fois commentaire
sur la Paracha, la lecture hebdomadaire de la Thora, étude du sens
des mitsvot, analyse des principaux moments de la vie quotidienne et des
temps de l'année.
Péri Tsadiq – commentaire sur la Thora
de Rabbi Tsadoq Ha-Cohen de Lublin (1823-1900) qui après une éducation
lituanienne traditionnelle, s’est tourné vers le ‘Hassidisme dont
il est devenu l’un des maîtres éminents. Son œuvre, très
ample, est exemplaire par le souci d’explicitation des lignes de force
en travail dans l’histoire, ce que Monsieur Gordin appelait historiosophie.
21. « La réflexion morale n’a
d’importance, n’a de valeur propre, que rapportée à la destinée
concrète de chaque homme. Ainsi, la Thora nous apprend que Noah,
Abraham, Isaac, Jacob, etc... ont été des “justes”. Elle
nous les donne en exemple. Dans quelle mesure pouvons-nous les prendre
comme modèle ? Il nous faut comprendre en quoi ils l’ont été,
et dans des termes tels que leur situation se trouve immédiatement
applicable à nous-mêmes. » Le salut du juste, Targoum
n° 6, mars 1955, page 514.
22. Les rivaux d’Abraham, d’Isaac et de Jacob
sont respectivement Loth, Ismaël et Esaü et les ennemis Nemrod,
Abimelekh et Laban. Israël étant à la fois Abraham,
Isaac et Jacob, ‘Amaleq est à la fois l’ennemi et le rival, comme
l’histoire le montre bien.
23. « Il fallait que Dieu se cache
pour que la liberté humaine soit fondée. » Le Shabbat
de Dieu, p. 61.
24. Cf. Nature, Société et
Liberté, Targoum n° 5, novembre 1954, pp. 432-439.
25. « C’est cette tentative que la
Thora nous définit comme le sens de l’histoire humaine, et tout
particulièrement dans la tentative de construction du Tabernacle,
l’édification d’un endroit du monde où Dieu et l’homme puissent
être ensemble ; c’est cette maison que la Bible appelle Beth Ha-Miqdach,
“maison de la sainteté”. » Le Shabbat de Dieu, pp. 64-65.
Et un peu plus loin, p. 66 : « Le temps de l’histoire est donc le
temps de l’aménagement du monde pour que le monde devienne la maison
de la sainteté ».
26. Qu’il est de coutume de lire précisément
à l’entrée du Chabbat dans la plupart des rites.

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