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Le Rav Yéhouda
Léon Askénazi, plus connu sous le nom de Manitou,
occupe, dans le panorama du judaïsme français contemporain,
une place de tout premier plan. Peu d'hommes et de femmes ayant
une quelconque responsabilité communautaire peuvent prétendre
ne rien lui devoir. Dès le début des années
d'après-guerre, il s'est adonné à la tâche
de reconstruire le judaïsme français qui, déjà
dévitalisé par un siècle et demi de haskala,
venait de perdre dans le cataclysme de la Shoah, nombre des jeunes
cadres d'une communauté renaissante.
Reconnu dès
cette époque par ses camarades qui lui avaient donné
le surnom révélateur de « Manitou » qui
ne devait plus le quitter, il prend bientôt à
l'école Gilbert Bloch d'Orsay la relève de son
maître, Jacob Gordin, trop
tôt disparu et de Robert
Gamzon (Castor), monté en Israël dès 1949.
Directeur de l'École des cadres d'Orsay, Commissaire général
des Éclaireurs
israélites de France, président de l'Union
des étudiants juifs de France, ce jeune licencié
en philosophie et diplômé de l'École d'ethnologie
et d'anthropologie du Musée de l'Homme, se lance, avec
une audace peu
commune, en toute simplicité, dans une gigantesque entreprise
: rendre
aux jeunes générations ignorantes de tout ce qui touche
à la chose juive l'accès au patrimoine d'Israël
; vaincre l'immobilisme pieux et timoré de la communauté
orthodoxe à laquelle, pourtant, il demeure attaché
; expliquer les faiblesses du libéralisme et du réformisme
du Consistoire d'alors qui perpétuent les erreurs de la haskala,
dénoncer un certain rationalisme universitaire qui, confondant
érudition et sagesse, ne sait plus croire aux choses dont
il parle.
Il
ose, le premier, parler aux chrétiens en dénonçant,
non l'antisémitisme que les Amitiés judéo-chrétiennes
avaient pris pour cible de leur action, mais le principe même
d'une idée qu'il juge théologiquement aberrante :
le judéo-christianisme. Enfin, au lieu de chercher à
justifier le judaïsme devant le tribunal de toutes les idéologies,
apologétique où s'épuisait encore l'énergie
de qui tentait de rétablir l'honorabilité de la Tradition
d'Israël, il invite philosophies et civilisations à
se confronter lucidement aux critères de vérité
de la Thora.
Petit à
petit, un judaïsme fier de lui-même, de son histoire
et de sa fidélité à son histoire sort de la
clandestinité où les lectures pieuses et les traductions
« privées de vie du pathétique
de la certitude » l'avaient reléguée.
Issu d'une prestigieuse
lignée rabbinique, il a su faire vibrer au diapason de son
époque toutes les harmoniques de la tradition d'Israël
et, par sa parole, les versets de la Bible et les dires des Sages
retrouvaient la splendeur des jours où ils furent dits.
Il
était, authentiquement, Rav ; il avait reçu, dès
l'enfance et l'adolescence, au sein de sa famille, le dire de la
tradition d'Israël sans l'affadissement du vocabulaire piétiste.
Plus que cela, il l'avait reçu dans la rare transmission
de la tradition la plus intérieure, qui éclaire du
dedans et ne projette pas d'ombre.
Restait à
apprendre à la transmettre à son tour. L'époque,
le lieu avaient changé.
Tant que l'enseignement s'écoule comme source d'eau vive
au lit de la rivière, dans l'homogénéité
de la famille et de la communauté, des anciens aux enfants
qui grandissent avec lui, il n'exige d'autre vertu que la fidélité.
Les enfants d'après- guerre n'avaient que peu ou pas appris
ce que Thora veut dire. Les adolescents avaient surtout appris qu'on
paye de sa vie, sans trop savoir pourquoi, le privilège d'être
Juif.
Commença
alors un patient et formidable travail d'élaboration d'un
vocabulaire de communication étagé sur plusieurs niveaux.
Il fallait trouver le moyen d'exprimer, sans le déformer
ni le trahir, le contenu de la Sagesse d'Israël, du Talmud,
du Zohar et du Midrach, en termes accessibles à une rationalité
non prévenue, mais exigeante, et il fallait le faire en français.
Il fallait apprendre à parler dans le langage de chacune
des écoles de pensée auxquelles il faudrait disputer
le terrain. En 1957, il présente au Séminaire de l'Union
mondiale des Étudiants juifs un rapport intitulé «
l'héritage du judaïsme et l'université
». Il y analyse avec une
lucidité tranchante les insuffisances de l'enseignement universitaire
et l'inadaptation de celui des yechivot pour faire face au défi
lancé par notre époque. On peut considérer
ce texte comme un programme d'action pour les 40 ans à venir.
Il mènera à la création du Centre
universitaire d'études juives, puis, après son
alya en 1968, à la création à Jérusalem
de l'Institut Mayanot et enfin à
celle du Centre Yaïr, centre d'études juives et israéliennes,
qui sera le lieu privilégié de
l'enseignement de ses dernières années.
Pendant toute
cette période, il enseigne, et enseigne encore, en Israël,
en France bien sûr, mais aussi en Belgique, au Maroc, au Canada,
en Turquie, aux Etats-Unis. Il discute avec les dignitaires de l'Église
et ceux de la Mosquée, rencontre le Dalaï-lama à
la demande de ce dernier, participe au rapprochement de l'Etat d'Israël
avec le Cameroun et, à travers lui, avec le continent africain.
Il est membre,
en Israël de nombre de comités gouvernementaux ou autres,
concernant aussi bien le domaine de l'éducation et de la
culture que celui des relations avec la Diaspora.
Toujours et
partout, c'est la même idée-force qu'il présente
et défend : la reprise en charge de l'identité hébraïque
par le peuple juif qui revient à lui-même en revenant
à sa Terre.
L'énergie
inflexible que même la maladie ne parviendra pas à
briser, la vigueur d'une pensée servie par une maîtrise
exceptionnelle de la langue, la simplicité d'un rapport humain
sans fards, l'humour qui toujours soulignait la gravité du
propos plus qu'il ne l'atténuait, l'infinie délicatesse,
la sévérité exigeante, voire tranchante, où
il était facile de percevoir une authentique bienveillance,
rien de tout cela ne peut donner la vraie mesure de cet homme que
l'histoire d'Israël saura reconnaître comme l'un des
plus grands parmi ses Maîtres.
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Rav Yéhouda Askénazi, Tradition, Targoum
n° 2, février 1954, page 116.

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